Le jeu comme essence du vivant


Franck Laroze


EvidenZ n°2 De la ludicité - Sens & Tonka éd., 2002


 

Je est facettes

Jeux de faces

Jeux effacés

 

Le Jeu, mais lequel ?

 

Issus du mélange douteux, improbable, mal coupé, et pour tout dire nauséeux, d’un ovule avarié et d’un spermatozoïde à queue ridicule exténué d’avoir échappé à une levrette anale, et tout cela sous la toile crevé d’un ciel vaseux, infligés d’un sexe plutôt que d’un autre à la roulette russe d’une fermentation hâtive, maturés quelques mois dans un cloaque maternel qu’il nous faudrait ensuite révérer comme un tabernacle éternel et dont nous sommes soudain, sans l’avoir décidé, piochés par les talons pour se retrouver jetés sur le tapis miteux d’un monde aux aguets, nous naissons sans but, et la bataille commence avec des dés pipés à notre insu. Il va falloir jouer des coudes et des neurones, des codes et des clones éthiques, se faire croire que nous avons été vomis du néant par nécessité du désir plus que par hasard hormonal, se gaver de tics moraux pour s’assurer une vie en toc : truquer le jeu imposé pour y substituer accessoirement un autre dont nous ne maîtriserons jamais vraiment les règles. Battre ses cartes, abattre ses tares, trier ses abattis, encarter ses cris, déjà, même pas certains de pouvoir assortir ses remords d’un Joker mystique ou d’une Excuse philosophique.

Alors en piste quand même pour la farce, en place pour la patience en solitaire, couleurs sur douleurs, familles contre familles, toutes empilées du Père La Faillite à la Mère Défaillance, tous embarqués sur le Chariot de l’Injustice une Étoile plombée au cou. En piste, braves cruches fêlées d’avance, dans le cercle infernal des mensonges sous ou surcôtés. Et dix de guerre, et un, deux, trois, dix mille soleils coupés pissant leur sang silencieux dans les urinoirs de la mémoire labyrinthique.

 

Ainsi parlai-je, dernièrement, à un fieffé moutard au cul aussi infesté de taches de rousseur que son visage enfoui dans un oreiller de sécurité tandis que je lui explorais le fondement d’un vit nonchalant. Pâleur râlante de l’empalé à la parole empêchée. Comme il semblait ne pas comprendre la beauté de mon introduction sémantique, ni même saisir la générosité morale de mon labourage en vue de le préparer aux voluptés de l’enculage culturel ambiant, je décidai de priver ses intestins de ma semence et, le cœur au bord des mains, le laissai sur la carreau en l’étouffant tendrement, la mort aux doigts, c’était mon droit pensai-je : il n’était finalement pas digne de mes efforts compatissants. Un rideau tomba à pic pour m’ôter du gland sa merde scolaire et, après avoir distraitement fait craquer les osselets cervicaux d’une mère à la venue aussi hurlante qu’inopinée, je repris d’une plume sautillante mes tribulations contre la loi sur un abject papier d’écolier subventionné à perpétuité mais avec, en filigrane, un trèfle social assurément du plus bel effet sur les consciences contaminées par le syndrome du bien-faire-gentiment-avec des sourires-guillotines. Un coup de reins jamais n’amollira le bavard.

 

Le scolaire justement, scoliose de toutes les futures colères avortées. Une fois admise, par triche protoparentale, l’antique règle selon laquelle toute parole d’aîné est fruit de sagesse et non d’une raison pourrie de ressentiment, d’une bêtise pontifiante, d’une sombre pathologie répétitive ou d’une névrose sécuritaire, les portes de l’asile universel expérimental nous accueillent de leurs bras de fer pour nous trier à la va-vite et nous diriger vers des clases qui nous digéreront à la baguette, rotant parfois certains chanceux incapables de faire les singes du savoir. C’est qu’il faut une intelligence particulière, tout de même, suffisamment apeurée, aimante, confiante et perverse, pour interpréter les simagrées de ceux qui en savent moins qu’ils ne sentent. Passons : la roue tourne et, ô surprise, ô raclures diligentes des destinées élégantes déprises du calcul, il advient parfois que les mieux déformés par le bagne du babil institutionnel ne deviennent que des pions sur l’échiquier de la veulerie cosmique pour avoir eu la comique outrecuidance de se préparer à y être des rois, la donne tronquée ne tenant heureusement pas toujours ses promesses, tandis que les moins assidus, les plus ardus à l’échec, piochant parmi les atouts épars jonchant la quincaillerie du Sens, se métamorphosent dans le sein douillet de la duplicité pour finir par ramasser la mise consentie par la médiocrité démocratique. Le chaos a des harmonies que l’art des momies ne peut nier : Alea jacta est peut aussi endosser le costume d’Allez jactance d’être

 

En parallèle de cette loterie des fonctions machino-socialisantes, où les boules numérotées de l’intrigue cauteleuse se rouillent hélas si peu, une autre, plus intime, se met en place pour nous vendre la Sente de la Bouffonnerie à la place de la Rue de la Paix. Tour de passe-passe, de crache-cache où les mots prennent toute leur importance quand il faut faire le Fou devant la Dame ou la Tour face au Cavalier, délaissant les atouts du Je jouis donc je suis pour la case du Je joue donc je fuis. Nerfs se convulsant, tendons se contractant, rictus se superposant, sexes s’encastrant, anus se dilatant, muscles tordus aux allures de lianes s’enroulant autour d’une lame chauffée à blanc, et ne rien laisser transparaître ou afficher une trop grande détente, un essor se vrillant dans l’abyme : ne surtout pas dire, ne rien relâcher en singeant le relâchement, savoir que l’autre n’est rien lors même qu’on lui avoue baveusement qu’il est sa nouvelle totalité, ou lui susurrer qu’il n’est rien alors qu’on ne veut que lui. Mascarades à répétition pour masquer le dévoilement, préserver ses atouts, se claquemurer dans ses arrières par des devants en facettes intermittentes, concurrencer le soleil dans ses éclats de grande roue étourdissante. Et dans cette farce où le moi nie ses émois, retrouver, suffoqué, voire transi d’une extase rance, le choc étourdissant des possibles de soi, le miroitement des cases de l’être, le sautillement d’une posture à l’autre, la gaudriole des étants, la farandole exténuée des discours. Tout se vaut alors, tous les discours deviennent crédibles et interchangeables comme les rebonds exaspérants de la balle contre un mur inexistant. Quoi être vraiment, quoi dire de certain, quoi devenir qui ne soit singerie statufiée ? Et retourner au monde des virevoltes, élire un rôle plutôt qu’un autre sachant que l’autre est tout aussi valide, tout autant passager, guetté par les dégueulis de la stabilité. Se faire croire que l’on croit à ce qu’on voudrait faire croire en réponse à celui à qui faire croire qu’on croit à ce qu’il voudrait qu’on croit, et tant d’autres stases psychiques, tant d’autres métastases métaphysiques : partout, que des miroirs intervertissant les frou-flous de leurs reflets. Et penser, déjà nostalgique, à la mort qui viendra enfin achever cet insoutenable battage, cette dextérité de bateleur halluciné.

 

Rien à faire : la vérité serait la mort du Jeu, la mort tout court, l’échec, mat, à la brillance du vivant. Aucun sens pour nous délivrer des sens, essence et existence comme les deux faces d’une même carte, et nous tous à gesticuler en vain sur la tranche, sur le doux fil d’un rasoir cosmique.

 

Je est facettes

Jeux de faces

Jeux effacés

Et Je s’efface