Huntsville, l'Ordre du monde

(version 2)



Couverture de Huntsville, l'Ordre du monde (version 2)

théâtre de Franck Laroze

éditions du Laquet, collection Théâtre en Poche n°53, 2001

(publié avec le soutien d’Entr’Actes/SACD et l'aide de la Fondation Beaumarchais)

ISBN 2-84523-060-5 (commander)


Lecture par la Cie Incidents Mémorables aux Contemporaines

à La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon/Centre National des Écritures du Spectacle (28 janvier 2001)



Présentation du texte

(3 personnages: Gardiens 1 & 2 - jumeaux - et La Femme en bleu)

Présentations/« dédicace » sur les sites de Radio France - « Passion Theâtre »


Thématique

Inspiré de la peine de mort aux USA & de la politique extérieure américaine depuis la présidence de G. Bush (père), ce texte, par le détour de personnages emblématiques, sonde le rapport à la mort dans l'imaginaire occidental & la « pensée de mort » qui n'est autre que la « volonté de puissance » qui en a découlé, que ce soit à travers le fantasme d'immortalité auquel les nouvelles technologies et les dernières avancées scientifiques tentent toujours de donner corps, ou notre rapport à un « réel » honni car trop proche de l'état de nature et auquel notre civilisation tente de suppléer par un développement effréné des univers virtuels.

Quatrième de couverture

Huntsville, Texas, États-Unis : capitale de la peine de mort par injection létale. Un trio infernal : deux frères jumeaux, le Gardien 1, surveillant du pénitencier local et exécuteur, et le Gardien 2, personnage inquiétant qui fait commerce de l’image. L’un représente l’ordre d’un réel qui s’abreuve au sacrifice, l’autre un ordre plus virtuel mais peut être plus redoutable. Déchirée entre les deux, le personnage trouble de la Femme en bleu, qui, à l’issue d’un sombre chantage à l’enfant, devient infanticide. Son amant, le Gardien 1, se sacrifie alors et endosse le crime, se condamnant à une exécution orchestrée en sous-main par son propre frère. Entre hallucinations et confrontations acerbes, Huntsville, l’Ordre du monde tente de cerner les nouvelles manifestations de la pensée de mort à l’oeuvre dans notre civilisation, notre frénésie à nous jeter dans le virtuel et pose la question trop souvent occultée : quand la mort est au bout d’un couloir sous les yeux d’un monde en ordre, qui en garde vraiment les portes, et à qui profite cet « Ordre du monde » ?

Repères

Huntsville, Texas, États-Unis : « capitale » de la peine de mort par injection létale. Située au Texas, entre Dallas et Houston, Huntsville compte 34 000 habitants dont 6 700 sont employés par les 7 prisons de la ville pour surveiller 13 000 détenus, en particulier ceux d'Ellis One Unit, centre de détention pour les près de 400 condamnés à mort en attente de leur exécution par injection létale.

À Huntsville, la mise à mort obéit à un rituel immuable. En présence de dix témoins, de cinq journalistes et d'un prêtre installés dans des pièces vitrées attenantes, le condamné est sanglé sur une table, mis sous perfusion. Il prononce ses dernières paroles. Dans une autre pièce, derrière une glace sans tain, le bourreau, un volontaire anonyme, injecte une solution chimique qui endort le condamné, bloque sa respiration et stoppe son cœur. La mort survient en six à sept minutes. (...) Jack Lang, Le Monde, 6 mars 1999


Article dramaturgique


Approche subjective de l'auteur de l'adaptation théâtrale de son élégie Huntsville, la honte du monde (éd. Bérénice, 1998 - Théâtre Molière-Maison de la Poésie, 1999) réalisée par Georges Gagneré & enjeux de l'écriture de la version 2 Huntsville, l'Ordre du monde (éd. du Laquet - TGP/CDN de Saint-Denis, 2001), suivis de considérations sur les rapports auteur-metteur en scène-acteur comme éléments de réflexion pour une anthropologie théâtrale.



Présentation du spectacle


(2 personnages: Le Gardien et La Femme en bleu)



Huntsville, l'Ordre du monde (version 2) a été créé par la Cie « Incidents Mémorables », dans une adaptation de Franck Laroze & Georges Gagneré

sous le titre Huntsville, l'Ordre du monde au Théâtre Gérard Philipe/Centre Dramatique National de Saint Denis du 26 octobre au 11 novembre 2001

Production : Cie Incidents Mémorables, avec l’aide à la création de Thécif - Région Ile de France et le soutien du Théâtre Gérard Philipe/CDN de Saint-Denis


Texte & collaboration à la dramaturgie : Franck Laroze
Mise en scène : Georges Gagneré
Comédiens : Éric Jakobiak, Delphine Raoult
Scénographie et costumes : Sigolène de Chassy
Lumières : Marion Hewlett et Patrice Lechevallier
Programation vidéo (Nato.0+55) : Pedro Soler
Images vidéo : Agnès Desnos
Son : Vanessa Court
Régie vidéo : Quentin Descourtis
Assistanat à la scénographie & Régie plateau: Laurence Astier
Construction : Thierry Borba da Costa
Résumé


Dans un pénitencier de condamnés à mort, un « Gardien » se met à dialoguer avec les ombres qui peuplent ses rondes nocturnes. Son « boulot » ? L'exécution des condamnés. Pour beaucoup, un gagne-pain comme un autre. Mais lui perçoit bien que cette « mission terminale » obéit à une folle logique qui n'effraie pourtant presque personne. Le Gardien raconte alors comment se déroule, dans cette caverne des exécutions, un rituel qui galvanise le développement de toute la civilisation occidentale. Mais sa lucidité n'a pas de prise sur le réel, elle ne fait que combler l'attente du moment de l'exécution. Jusqu'à l'apparition d'une mystérieuse « Femme en bleu », spectre ou hallucination, qui vient interrompre ce combat contre lui-même en l’apostrophant sans ménagement… Notre « Gardien », ultime rempart d'une Loi innommable, qui est-il ? A quel jeu terrible accepte-t-il de prêter son concours pour mettre le monde en ordre ? Et de quel monde s'agit-t-il, au juste ? Dans un tête à tête implacable, la Femme en bleu sonde les motivations intimes du Gardien et lève un coin du voile sur les conséquences de l'avènement d'une humanité enfin victorieuse de la Mort.

Avec Huntsville, l’ordre du monde, ce n’est pas seulement la peine de mort qui est en question mais la place de la mort dans l’inconscient occidental.

Cette confrontation se déroule dans un dispositif scénique où l’image vidéo captée en direct ou en différé, et diffusée par des moyens logiciels expérimentaux, permet d’amplifier la virtualité de nos terreurs et de nos protections mentales face à l’impensable de la mort.


Éric Jakobiak, Théâtre Gérard Philipe/CDN de Saint-Denis, 2001


Dans un espace attenant au couloir de la mort, un gardien de Huntsville (Texas, Etats-Unis) vient surveiller le public, aux opinions contrastées, en attente d'une exécution. Dans une première phase (« L'exposition »), il prend à partie les spectateurs aux idées humanitaires et abolitionnistes, tentant de vanter les mérites de Huntsville. Il se rend bientôt compte de l'inanité de ses propos et, lors de la deuxième phase (« La démonstration »), il énonce, tout en la découvrant, la vérité de ce qui se pratique à Huntsville et à laquelle il participait en la refoulant. Puis vient l'impossibilité de regarder plus longtemps la vérité en face et il cherche à s'en délivrer, à s'en délester lors de la troisième phase (« L'expiation ») en égrenant durant une longue litanie tous les aspects de ce rituel de l'horreur. Intervient alors dans une quatrième phase (« La confrontation ») le personnage ambiguë de La Femme en bleu dont on comprend peu à peu qu'elle est à la fois l'incarnation de la mort et de la part la plus refoulée du Gardien. Lasse d'être aussi mal comprise par les humains, elle cherche à le déstabiliser et à lui faire prendre conscience de l'horreur et de l'inutilité de son travail. Mais le Gardien ne veut rien entendre, répliquant par des arguments cyniques et s'enfermant dans un jeu schizophrénique. Lors d'un grand monologue, elle lui explique sa véritable nature, refait l'histoire du monde et lui explique la tragédie du vivant. Elle finit par évoquer sa dernière apparition à un certain Docteur de triste renommée, fait découler l'ordre que défend le Gardien à celui mis en place dans les camps de la mort, et finit par lui demander ce qu'il va faire. Vient alors la phase terminale (« Le sacrifice ») dans laquelle le Gardien reprend froidement son activité de bourreau en décrivant une exécution.

Extraits vidéo



Extraits de texte

version #2

LA FEMME EN BLEU :
Première injection
l’anesthésiante

GARDIEN 1 :
Le plus important est que l’Ordre règne
que le monde se sente protégé
qu’aucun crime ne soit commis ou ne reste impuni
sinon c’est toute la société qui se sent menacée
impuissante
et pour cela il faut une dissuasion efficace
fournir à chaque fois des coupables
réels ou pas peu importe
une fois la sentence exécutée
justice est rendue
le crime effacé
Et cela même certains des condamnés le comprennent
ils deviennent des martyrs populaires
le corps resplendissant visible et toujours ressuscité de la Loi
Nous avons besoin d’eux
pour maintenir l’harmonie dans la communauté

Tu as oublié de désinfecter
avant de poser les cathéters

LA FEMME EN BLEU :
La loi est plus importante que la vérité ?

GARDIEN 1 :
Il est pire de vivre sans Loi
que de mourir sans foi

LA FEMME EN BLEU :
Deuxième injection
ton corps va imploser

GARDIEN 1 :
La Loi ne ment jamais
elle pense pour nous
nous protège de nous-mêmes
comme une mère sévère mais juste
elle est éternelle et plane au-dessus de nous
elle nous comprend
nous répond quand nous doutons
prévoit tout et ne laisse aucune place au hasard
Elle peut faire à elle seule
ce qu’aucun ne peut réaliser isolément
elle a tous les droits
La Loi est plus forte que la nature
la loi est ma langue
mon rempart contre le néant
je peux me reposer en elle

LA FEMME EN BLEU :
Ne te cache pas derrière la Loi

GARDIEN 1 :
Je dis la vérité

LA FEMME EN BLEU :
Troisième injection
destruction du cerveau

GARDIEN 1 :
Qu’y a-t-il de plus ignoble que la vie
de plus trompeur de plus injuste ?
Elle nous séduit
nous offre toutes les jouissances
exige de nous des efforts inouïs pour les obtenir
puis nous les retire sans prévenir
Elle agite sous notre nez des illusions magnifiques
mais nous contraint aux pires bassesses pour les obtenir
elle souille nos consciences jusque dans le confort
flétrit toutes nos espérances
et nous laisse un goût amer à chaque victoire
Quand nous croyons la saisir elle nous trahit
nous force à aimer nos humiliations
à prendre nos renoncements pour du bonheur
change nos vices en vertus et nos vertus en vices
Elle nous fait croire que nous sommes libres et égaux
mais nous dicte sa nécessité implacable
nous rend tous mesquins et faux
si bien que nous disons et enseignons
le contraire de ce que nous pensons

Accepter de vivre
c’est se rendre complice de tout cela
coupable
en pensée ou en action

LA FEMME EN BLEU :
Et alors ?

GARDIEN 1 :
Comment respecter la vie
ne pas secréter plus de haine que d’amour ?
Comment ne pas se croire coupable de vivre
et ne pas avoir envie de se venger
en détruisant pour l’exemple ce qui nous manque
nous nargue
ce qui se croit ou semble le plus pur ?
Détruire oui écraser
briser magnifiquement tout ce que nous avons désiré
et se sentir ensuite délicieusement renaître

Tuer est la seule solution
pour se délivrer de cette sensation
d’être coupable sans savoir de quoi
en le devenant vraiment
avec les alibis de la Loi
et l’on se purifie de désirer le pire
en le commettant enfin
Tuer ou mourir
c’est retrouver l’innocence
voilà notre seule victoire sur la vie
la mort est la jouissance
la purification absolue
l’absolution finale
le grand sommeil des justes
enfin réconciliés
(Il ferme les yeux.)

© Franck Laroze, 2001 - tous droits réservés -