Huntsville, la Honte du monde

élégie en 88 strophes





éditions Bérénice, 1998 - ISBN 2-911232-10-0 (commander)




Repères

Huntsville, Texas, États-Unis : « capitale » de la peine de mort par injection létale.
Située au Texas, entre Dallas et Houston, Huntsville compte 34 000 habitants dont 6 700 sont employés par les 7 prisons de la ville pour surveiller 13 000 détenus, en particulier ceux d'Ellis One Unit, centre de détention pour les près de 400 condamnés à mort en attente de leur exécution par injection létale.

À Huntsville, la mise à mort obéit à un rituel immuable. En présence de dix témoins, de cinq journalistes et d'un prêtre installés dans des pièces vitrées attenantes, le condamné est sanglé sur une table, mis sous perfusion. Il prononce ses dernières paroles. Dans une autre pièce, derrière une glace sans tain, le bourreau, un volontaire anonyme, injecte une solution chimique qui endort le condamné, bloque sa respiration et stoppe son cœur. La mort survient en six à sept minutes. (...) Jack Lang, Le Monde, 6 mars 1999

Le texte & ses diverses adaptations
Élégie de 88 strophes écrite en 1994, d’abord publiée en 1995 par extraits (revue Aube magazine n° 54), puis intégralement en mai 1998 aux éditions Bérénice & lue par extraits le 23 juin 1998 sur France Culture dans l’émission d’André Velter « Poésie Studio », Huntsville, la honte du monde a révélé Franck Laroze comme un « poète dramatique engagé ». Suite à deux lectures à guichets fermés en février 1999 au Théâtre Molière/Maison de la Poésie de Paris, le texte y fut adapté dans une première version en mai 1999 pour le théâtre en monologue de gardien durant 6 semaines (prolongations en raison du succès et avec le soutien amical d’Amnesty International dans le cadre de sa campagne contre la peine de mort aux États-Unis) avant d'être repris, puis en 2001 dans une version 2 également adaptée avec divers personnages & nouvelles technologies (Huntsville, l’Ordre du monde, éd. du Laquet 2001) au Théâtre Gérard Philippe/CDN de Saint-Denis (dir. Stanislas Nordey), et enfin dans une version 3, mêlant les deux premières, au festival Off d’Avignon en 2004.

Au-delà de la mise en scène de l’angoisse du condamné à mort sur laquelle se calque celle du poète, et de la dénonciation de la peine de mort infligée par les moyens les plus scientifiques dans un pays qui se veut le chantre des valeurs des Droits de l’homme dans le monde entier, c’est toute une « pensée de mort » de la civilisation occidentale, historiquement repérable, que ce texte tend à mettre en lumière, sous-tendu par un questionnement sur l'efficience d'une telle dénonciation & une mise en abyme de la création littéraire.

C'est au nom de l'urgence de dire, de l'absolue nécessité d'extirper la honte que Franck Laroze s'accroche dans son texte jusqu'à en débattre presque physiquement. Il enrage donc et ressasse encore dans ces pages où la vache texane ne nous lâche jamais de son regard torve de bovin qui devine déjà, dans sa grasse prairie, le terminus de l'abattoir. La poésie de Franck Laroze est métallique et tranchante comme un couperet. C'est une poésie au Je affirmé où le poète est à l'avant-scène et ose proférer la souffrance individuelle et l'absurdité collective. Artaud revendiquait cette manière-là. Extrait d'un article de Francis V. Mérino paru dans le numéro 9-10 (Printemps-Eté 99) de la revue Calamar

Quatrième de couverture
La poésie est la parole vouée à tuer la mort, du moins à l'affronter, et le poète, celui qui accueille cette parole nécessaire à tous. Mais encore faut-il que la mort soit juste, c'est-à-dire naturelle. Or, quand une nation, qui se dit la plus moderne au monde, pratique toujours massivement et impunément la peine de mort avec les moyens les plus modernes, et quand cette même nation prétend régenter le monde de sa morale archaïque, le premier devoir du poète n'est-il pas de réagir aussi vigoureusement que possible ? Désormais, cette honte-là, celle du crime orchestré, ne pourra plus passer par pertes et profits.




Adaptations théâtrales


Création par la Cie Incidents Mémorables au Théâtre Molière - Maison de la Poésie de Paris

du 19 mai au 10 juillet 1999 (15 j. prolongations) - sur le site « Passion Théâtre »:

mise en scène de Georges Gagneré, avec Eric Jakobiak



Dans un lieu clos, un homme, “un Gardien”, se met à dialoguer avec les ombres qui peuplent ses rondes nocturnes. Son “boulot” ? L'exécution de condamnés à mort. Pour beaucoup, un gagne-pain comme un autre. Mais lui perçoit bien que cette “mission terminale” obéit à une folle logique qui n'effraie pourtant presque personne. Le Gardien raconte alors comment se déroule, dans cette caverne des exécutions, un rituel qui galvanise le développement de toute la civilisation occidentale. Mais sa lucidité n'a pas de prise sur le réel, elle ne fait que combler l'attente du moment de l'exécution.

Reprises


sous le même titre

Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris, 12 au 16 juillet 1999)

Théâtre de l’Intime/de Jarny (17 mars 2000: Programme)

Théâtre de Feu/Centre dramatique régional (Mont-de-Marsan, 20 & 21 novembre 2001)


sous le titre Huntsville, l'Ordre du monde (version 3)

Festival d'Avignon Off 2004, Cie Incidents Mémorables

La petite caserne (8, 9, 14 & 20 juillet)

CEILA/Jardin des Cultures d'Europe (12 & 15 juillet)







Adaptation & installation sonore

version #4 - production EvidenZ


direction artistique, texte & voix de Franck Laroze - composition & réalisation sonore de Charles-Eric Péard



(guitare: Benjamin Prévot)

© EvidenZ - Franck Laroze & Charles-Eric Péard, 2012: tous droits réservés




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Lectures publiques et radiophoniques

Festival « De l'écrit à l'écran » (Grigny, 1998)

Mise en ondes de Jean-Baptiste Para, « Poésie studio » d'André Velter, France Culture (1998)

« Le Pop-Club » de José Arthur, France Inter (1999)

Flèche d'or (Paris, 2001)

Centre du Noroît & Université d'Artois (Arras, 2003 & 2004)



Extraits


A Huntsville
Texas
Il y a un lieu qui est la honte du monde

A Huntsville
Texas
Il y a un lieu
dont on ne veut jamais parler
et dont on devrait toujours parler
à Huntsville
un lieu des Etats-Unis d'Amérique

Huntsville n'est rien
rien qu'un gros hameau monotone
un bourg comme une ruche d'abeilles
où s'activent des fourmis redoutables
Huntsville
un village perdu dans les plaines
où paissent d'immenses troupeaux de vaches
des vaches superbement cornues
des vaches aux croupes charnues et saillantes
des animaux qui règnent
les flancs exposés baignant dans l'herbe grasse
avant d'aller pisser le sang à l'abattoir
tout autour de Huntsville
la ville du crime légal
de la chasse au crime
la chasse aux loups tueurs de troupeaux
des loups qui ne sont que des chiens
hagards et décharnés
noirs pour la plupart et habillés de blanc

des chiens qui attendent
à Huntsville

Mais qu'attendent-ils à Huntsville
Texas
dans ce lieu qui est
la honte du monde

Ils n'attendent plus rien
ils attendent la


Pas maintenant
pas encore

(...)

Lorsque j'étais encore un enfant
dans une ville aux ruelles tortueuses
et aux sentiers mal entretenus
j'allais chaque matin d'un bon pas
en chantant le refrain d'une dame en blouse blanche
qui m'apprenait alors à déchiffrer les lettres

le refrain disait
Quand la raison sert à tuer
elle n'a plus sa raison
plus de raison de vivre
c'est une raison morte
Et d'autres choses oubliées
où la raison devenait vive
quand elle s'employait à sauver
C'était un refrain enivrant
mais essayez de le faire déguster
là-bas à ceux de Huntsville
vous les verrez
se taper sur les cuisses et vous rire au nez

Ils ne chantent plus à Huntsville
ils écoutent les vaches beugler
les veaux gémir d’être nés
ils prévoient le temps sans regarder le ciel
à rebours du soleil
ils apprennent à le décompter
de père en fils
ils auscultent les veines
ils tâtent
ils s’estiment beaucoup

Huntsville
Texas
là où le monde a honte des États-Unis d’Amérique
Huntsville
Texas
sa mairie ses boutiques ses églises
ses jardins ses écoles
son dépôt d’ordures propre et clos
Huntsville la clôturée
la ville ligaturée
d’où ne s’élève aucune plainte
là-bas dans un coin charmant
il y a un refuge pour animaux
les chiens les chats les perroquets
non loin de l’abattoir pour les vaches
les belles vaches repues bonnes à manger
un refuge où les animaux abandonnés
ou simplement maltraités
trouvent un asile légal
un lieu où il est interdit de leur faire du mal
à Huntsville
la ville où l’on ne veut que du bien aux animaux

Texas
la contrée du rêve
États-Unis d’Amérique
le pays des réfugiés
l’asile à ciel ouvert
là-bas on aime les bêtes
les hommes sont au service des bêtes
sous les yeux d’arbres érugineux
un lieu merveilleux dont il est inutile de parler
le refuge pour animaux de Huntsville
et à trois jets de seringue
la prison de Huntsville
le nec plus ultra des pénitenciers
la Mecque des bouchers
le bagne de la hargne

Autour de Huntsville
la terre est grasse au matin
odorante le soir
elle attend
confiante
jamais repue

Mais qu'attend donc la terre
à Huntsville
des matins lourds à l'envol du soir

Elle attend la
la pluie qui s'infiltrera jusqu'en son cœur
elle attend son heure
le temps est pour elle
le temps nourrit la terre du Texas
le temps pourrit sur place
à Huntsville
le temps s'écoule goutte à goutte
il ne fait pas bon y goûter

(...)

Lorsque j'étais enfant
et que je revenais par des sentiers mal entretenus
dans une ville aux ruelles tortueuses
souvent je pensais à une image
peinte par un homme qui travaillait en blouse blanche
C'était une silhouette noire au petit cœur rouge
qui semblait danser sur du bleu
piqué d'étoiles ou d'oiseaux jaunes
et toujours je m'identifiais à elle
Maintenant je sais qu'il y a beaucoup de silhouettes semblables
des frères
à Huntsville
qui ne font qu'attendre
ce que tout le monde veut oublier
cette chose translucide
pire que toute la honte du monde

© Franck Laroze, 1998 - tous droits réservés -