Extraits de presse de Huntsville, l'Ordre du monde #2


création au Théâtre Gérard Philipe/Centre Dramatique National de Saint Denis (26 octobre au 11 novembre 2001)




A Saint Denis, Huntsville, l'Ordre du monde,

un poème sur les hallucinations d'un gardien de prison.




"Ici entre l'or noir jaillissant de la terre percée / et le fruit jaune de cet or noir propulsé en plein ciel / il y a un endroit / encerclé par un horizon verdoyant / où l'on injecte une vérité translucide à travers la peau (…)" Cet "ici" qu'évoque le poète Franck Laroze, c'est Huntsville, cité prospère située entre Dallas et Houston, au Texas. Sur 34 000 habitants, l'administration en emploie 6 700 dans les sept prisons de la ville pour surveiller 13 000 détenus. "Un lieu indispensable, poursuit le texte de Laroze, où le gros de l'ouvrage est fait par des hommes sans tache / des hommes qui accomplissent leur tâche obstinée, au fond d'un long couloir lumineux / un boyau sonore où les pas résonnent par vague d'écho / un corridor incolore et inodore / même pas une odeur d'hôpital, d'école ou de caserne / un tunnel de faïence lisse…"

Manifeste. Poème dramatique aux accents de manifeste Hunstville, l'Ordre du monde met en scène un gardien en proie à ses pensées hallucinatoires, dialoguant avec les ombres. Chargé de l'exécution des condamnés à mort, il ressasse la logique qui commande son bras. "Le plus important c'est que l'ordre règne / que le monde se sente protégé / qu'aucun crime ne soit commis ou ne reste impuni / sinon c'est toute la société qui se sent menacée…" Face à lui, une mystérieuse "Femme en bleue" arbore des faux airs de nurse de série télé. Allégories ou personnages ?

Cofondateurs de la compagnie Incidents Mémorables, l'écrivain Franck Laroze et Georges Gagneré (longtemps assistant à la mise en scène de Stéphane Braunschweig) poursuivent un travail entamé en 1999 autour d'un premier texte, Hunstville, la Honte du monde. Au-delà d'un plaidoyer politique contre la peine de mort et cette vision américaine d'un "ordre du monde" dont les résonances avec l'actualité ne sont pas fortuites, c'est la déréalisation où le virtuel empiète toujours plus sur le réel qui intéresse les deux artistes. Proches des milieux des nouvelles technologies, ils ont imaginé un univers où le texte trouve son épaisseur sonore et visuelle.

Bleu glacé. Plongé dans une lumière sombre aux reflets bleu glacé, l'espace est quadrillé en différentes cellules où parlent les personnages et leurs doubles virtuels. Des projections y superposent des images en mouvement de couloirs interminables et de portes closes. Rarement, les personnages quittent leur niche pour occuper l'avant-scène et échanger paroles et regards. Il semble n'y avoir aucune autre réalité que le poème. La langue seule est l'action. On ne sait rien de ce lieu où ils évoluent. Le mot "mort" n'est jamais prononcé, mais il est omni-présent. L'oppression hypnotique de cet espace entre la vie et la mort finit par nous gagner. "

Maïa Bouteillet
LIBERATION, 7 novembre 2001




Les auteurs d'aujourd'hui

Franck Laroze ou le poète dramatique engagé

(Extraits)



Une écriture théâtrale entre poésie et liturgie, et parfois une plume d'essayiste, Franck Laroze est dramaturge, poète, essayiste, penseur de l'humain (vous direz que ces gens se nomment philosophes), voire journaliste. Depuis qu'il a dépassé les folies de la jeunesse et du voyage permanent, il a publié des aphorismes, des Sourates libertaires (chez Sens & Tonka) ou encore un essai sur le fonctionnement du cerveau humain. Ses mots ont rencontré les scènes du Centre Pompidou, de la Flèche d'Or Café, du Théâtre National Dijon-bourgogne, de la Maison de la Poésie, de l'Hôtel de Sully et dernièrement du Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. C'est là qu'on a pu voir Hunstville, l'Ordre du monde en novembre 2001. Ce poème dramatique a été sélectionné par le service étranger de la SACD dans le cadre des échanges d'écritures contemporaines et est en voie d'être traduit et édité en vue de mises en scène par le Théâtre national de Barcelone, le Royal Court de Londres et la maison d'édition Rohwolt en Allemagne où une première lecture a eu lieu en 2001.

Aussi, Laroze est aujourd'hui en train de passer les frontières hexagonales avec ce qu'il appelle la "pensée de mort". L'accroche s'appelle Huntsville. Ce mot représente bien plus qu'un simple toponyme texan. Il interpelle et fait frémir car il évoque les injections létales, les couloirs de la mort, un univers glacial et une justice qui prône le droit de tuer au nom de principes moraux.

Malgré son engagement manifeste, Laroze se défend d'écrire des textes militants. La première version, Huntsville, la honte du monde (éditions Bérénice), le monologue d'un gardien de prison juste avant une exécution a fait le bonheur des militants abolitionnistes au détriment de la perception poétique. Il fut interprété en mai 1999 par Eric Jakobiak dans les galeries voûtées de Théâtre Molière (Maison de la Poésie). La deuxième approche du sujet est venue du désir de Stanislas Nordey de voir Laroze et le metteur en scène Georges Gagneré créer au TGP un spectacle sur ce thème, dans une mouture scéniquement étoffée. Cette deuxième approche s'appelle Huntsville, l'Ordre du monde et elle intègre un deuxième personnage qui incarne l'infirmière-ange-gardienne. La mort. Delphine Raoult évolue telle une figure de cire, tel un fantôme. "L'Humain m'a intégrée en lui, si bien qu'il me cherche partout." Poème dramatique, Huntsville se situe précisément à la lisière entre subjectivité et objectivité, recherche formelle et engagement citoyen. Certains passages s'apparentent simultanément à une objectivité brechtienne et à Bertold Brecht, le poète ou encore à l'esprit de Jan Fabre (concernant l'écriture).

Laroze revient sur les chemins du théâtre grec car il interroge la cité et les forces qui la régissent dans l'inconscient de la pensée collective et dans la conjonction entre pouvoir et savoir scientifique. On cherchera en vain des personnages en situation de dialogue. Il est un auteur de théâtre atypique qui n'écrit pas pour la scène parce qu'il se considère homme de théâtre, mais parce que c'est dans la mise en bouche que ses épopées trouvent toute leur résonance, que les planches permettent aux metteurs en scène d'interroger son écriture à travers les technologies nouvelles. Son écriture, "vomie dans l'ombre", dépasse la seule finalité d'une représentation scénique. C'est la scène qui s'approprie le poème dramatique qui, une fois écrit, devient une carrière où piochent Laroze et Gagneré pour en extraire l'essence d'un matériau. Aussi la version jouée ne représente parfois qu'une partie du texte édité. Ce dernier se présente sans ponctuation mais structuré par une mélodie liturgique et des syncopes caractéristiques.

À écriture de recherche, nouveauté technologiques. Pour la mise en scène au TGP de Saint Denis, un logiciel de traitement d'image de la toute dernière génération (nato0+55) trouve sa première utilisation spectaculaire. Projections mentales du gardien et fragmentation d'images interrogent la limite de la réalité théâtrale. Les images des deux acteurs sont captées par une caméra installée au centre du plateau et traitées par fragmentation et ralentis. Ce qui crée une distance permettant aux comédiens de se confronter à leur image en direct. Le virtuel complète ainsi la peine de mort comme deuxième axe de réflexion.

"Nous questionnons la supériorité du principe moral sur la valeur attribuée à l'essence charnelle, résultat de la séparation de l'esprit d'avec la chair qui est, depuis saint Paul, une donnée de base de la civilisation judéo-chrétienne, justifiant les diverses formes sous lesquelles l'Occident s'octroie le droit de pratiquer la peine de mort : bombardements, embargos, dommages collatéraux… Car ce que nous appelons la pensée de mort, c'est la supériorité de la pensée collective - la norme, la loi - sur la pensée individuelle, qui, elle, est mortelle. En même temps, le refoulement de la mort atteint aujourd'hui des dimensions hystériques faisant glisser l'existence même vers des espaces virtuels où la mort n'est plus qu'une idée. Le virtuel se substitue à l'ancienne idée de l'au-delà, aujourd'hui obsolète, comme nouvel espace mental des possibilités infinies."

Thomas Hahn
Ubu, scènes d'Europe n°24/25, avril 2002


Article de Gérald Rossi (journal de Saint-Denis, 24-30 octobre 2001)